L’Algérie veut changer d’échelle dans la sidérurgie. Après avoir développé des partenariats avec la Turquie et le Qatar, le pays ouvre désormais une nouvelle étape avec la Chine, notamment pour la modernisation du complexe sidérurgique d’El Hadjar à Annaba.
Le mouvement est stratégique : l’Algérie veut valoriser son minerai de fer, développer une industrie sidérurgique intégrée et réduire davantage sa dépendance aux importations. À terme, l’objectif est de s’imposer comme un acteur majeur de l’acier sur le marché régional et international.
Tosyali, le partenaire turc devenu un pilier de la sidérurgie algérienne
La première grande expérience récente de cette nouvelle stratégie est Tosyali Algérie, installée à Béthioua, dans la wilaya d’Oran.
La société a été créée en 2007 par des investisseurs turcs et a lancé ses activités en juin 2013. Depuis, le groupe a progressivement construit un véritable pôle sidérurgique à Béthioua. Ses installations produisent notamment du rond à béton, du fil machine et des tubes, avec une capacité de 4 millions de tonnes par an, à laquelle s’ajoute une capacité de 2,5 millions de tonnes d’aciers plats laminés à chaud.
L’intégration avec les ressources minières nationales constitue aujourd’hui une nouvelle étape. Le 27 janvier 2026, une première cargaison de 1 450 tonnes de minerai de fer de Gara Djebilet a été expédiée par train vers Béchar pour traitement primaire avant son acheminement vers Tosyali à Béthioua.
Le 2 février 2026, les premières cargaisons sont arrivées au complexe Tosyali. Le groupe doit également réaliser une usine de traitement primaire du minerai de Gara Djebilet d’une capacité annoncée de 4 millions de tonnes par an, avec une mise en service prévue en décembre 2028.
Le Qatar avec Bellara
Le deuxième partenaire est le Qatar, à travers Algerian Qatari Steel (AQS), implanté dans la zone industrielle de Bellara, à Jijel.
Le complexe algéro-qatari est désormais un producteur important et commence à jouer un rôle croissant dans les exportations algériennes. AQS a exporté 185 000 tonnes de produits ferreux depuis le début de 2026, selon les données communiquées en avril dernier.
L’entreprise prépare également la deuxième phase d’extension de Bellara, destinée à fabriquer de nouveaux produits sidérurgiques et à renforcer les capacités industrielles du site.
Un exemple illustre déjà cette orientation vers l’export : en avril 2026, AQS a engagé une opération de chargement de 22 000 tonnes de billettes d’acier à destination de l’Italie depuis le port d’Annaba.
La Chine arrive à El Hadjar
La nouvelle étape est désormais chinoise.
Dans un communiqué publié mercredi 12 août 2026, le ministère de l’Industrie a confirmé l’intensification des discussions avec China Baowu Steel Group, l’un des grands acteurs mondiaux de la sidérurgie.
Le ministre de l’Industrie, Yahia Bachir, avait reçu une délégation du groupe chinois le lundi 10 août 2026. Cette première rencontre a permis d’établir un programme de travail comprenant notamment des réunions techniques, des visites de terrain et une inspection du complexe d’El Hadjar.
Deux jours plus tard, le mercredi 12 août, une nouvelle réunion a réuni le ministre et une délégation de China Baowu, avec la participation de représentants de China Road & Bridge Corporation (CRBC) en Algérie, de la Société nationale de sidérurgie (SNS), de SIDER et de l’Algérienne de l’acier.
Il ne s’agit donc pas encore de l’annonce d’un investissement définitivement signé. Le processus est actuellement au stade des études, consultations techniques et économiques et préparation du partenariat.
Le calendrier annoncé est toutefois précis : avant la fin septembre 2026, China Baowu doit présenter sa vision technologique finale du projet, un projet de mémorandum d’entente (MoU) ainsi qu’une feuille de route détaillée pour sa réalisation.
El Hadjar veut entrer dans une nouvelle génération industrielle
Le projet dépasse la simple remise en marche d’une ancienne usine.
Selon le ministère de l’Industrie, les discussions portent sur la modernisation des capacités de production, la digitalisation industrielle, la réduction directe du minerai et la production de DRI/HBI, mais aussi sur le développement d’un acier à faible empreinte carbone.
Les discussions portent également sur l’utilisation de l’hydrogène vert dans la production sidérurgique. L’objectif serait de profiter des ressources minières et énergétiques algériennes ainsi que du potentiel du pays dans les énergies renouvelables pour développer progressivement une filière d’acier vert.
Cette approche doit aussi favoriser le transfert de technologie, la formation des compétences algériennes et l’augmentation du taux d’intégration locale.
Une leçon à retenir de l’expérience ArcelorMittal
Le choix d’un nouveau partenaire étranger pour El Hadjar rappelle forcément la précédente expérience avec Mittal, devenu ensuite ArcelorMittal.
Le partenariat avait été conclu en octobre 2001, lorsque le groupe indien Ispat International avait pris une participation majoritaire dans le complexe d’El Hadjar. Le partenariat devait permettre de moderniser sidérurgie algérienne.
Après la fusion entre Mittal Steel et Arcelor en 2006, le partenaire est devenu ArcelorMittal.
Mais l’expérience s’est finalement soldée par le départ du groupe. En octobre 2015, les autorités algériennes avaient annoncé la récupération des participations d’ArcelorMittal dans les différentes sociétés concernées, avant que l’accord final ne soit signé le 5 août 2016 et officialisé les jours suivants.
Le 7 août 2016, IMETAL est ainsi devenu propriétaire à 100 % des trois sociétés concernées. ArcelorMittal détenait auparavant 49 % d’ArcelorMittal Algérie et d’ArcelorMittal Tébessa, ainsi que 70 % d’ArcelorMittal Pipes and Tubes Algeria.
L’expérience reste donc un précédent important pour la nouvelle stratégie. Cette fois, Alger veut clairement privilégier une partnership industrielle fondé sur la technologie, la production, le transfert de savoir-faire et l’intégration locale, plutôt qu’une simple présence financière.
Gara Djebilet, la pièce maîtresse
La grande différence avec les précédentes décennies réside surtout dans la disponibilité progressive d’une ressource stratégique : le minerai de fer algérien.
Avec Gara Djebilet, l’Algérie dispose d’un gisement capable de changer la dimension de son industrie minière et sidérurgique. L’enjeu n’est plus seulement d’extraire le minerai, mais de l’utiliser pour produire localement des produits sidérurgiques à plus forte valeur ajoutée.
Les premières cargaisons ont déjà été transportées en janvier 2026, puis acheminées vers Tosyali à Oran.
L’Algérie travaille également sur les infrastructures ferroviaires nécessaires à l’exploitation de Gara Djebilet, notamment les lignes reliant Béchar, Tindouf et le gisement.
L’Algérie peut-elle devenir un grand exportateur d’acier ?
Les premiers résultats sont déjà visibles. L’Algérie ne se contente plus de produire pour son marché intérieur. Ses complexes sidérurgiques commencent à exporter des volumes importants.
Les 185 000 tonnes exportées par AQS depuis le début de 2026, auxquelles s’ajoutent les exportations de Tosyali, montrent que la filière dispose désormais d’une véritable capacité à conquérir des marchés étrangers.
Avec Tosyali à Oran, AQS à Bellara, la modernisation d’El Hadjar avec un partenaire chinois potentiel et la montée en puissance de Gara Djebilet, l’Algérie est en train de construire les différentes pièces d’une chaîne sidérurgique intégrée.
Le défi sera désormais de réussir la transformation du minerai national en acier compétitif, tout en développant les infrastructures, la technologie, la formation et la logistique.
Si les investissements annoncés se concrétisent, l’Algérie pourrait, en quelques années, franchir une nouvelle étape : passer d’un pays cherchant principalement à satisfaire sa demande intérieure à un grand exportateur régional d’acier, capable de valoriser ses ressources minières et de s’imposer sur les marchés internationaux.







